Portraits de femmes (2/8) : Najat Mokhtar

Découvrez le portrait de Mme Najet Mokhtar, directrice générale adjointe de l’AIEA, chef du département des sciences et applications nucléaires.

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Najat Mokhtar a été nommée directrice générale adjointe et chef du Département des sciences nucléaires et des applications à l’AIEA le 1er janvier 2019. Avant sa nomination, elle était Directrice de la Division pour l’Asie et le Pacifique au Département de la coopération technique. Après une carrière universitaire très riche comme professeure des universités, directrice de recherche, et directrice de la science et de la recherche à l’Académie des sciences et des technologies Hassan II, elle a rejoint l’Agence internationale de l’énergie atomique. Elle a partagé avec nous son point de vue sur l’égalité entre les hommes et les femmes, et la nécessité que les femmes prennent leurs responsabilités, non seulement en tant que mère, mais aussi comme membres à part entière de la société.

1. Quelles sont les spécificités de votre parcours en tant que femme aux Nations-Unies ? Quelles difficultés particulières avez-vous pu rencontrer en tant que femme dans votre carrière ?

Je suis biologiste de formation, spécialiste de nutrition et de santé publique. J’ai débuté à l’Agence comme officier technique spécialisée sur la nutrition, sur les conseils de mon mari qui avait vu l’annonce. A l’époque, je ne connaissais pas l’agence et j’avais des jumeaux de 4 ans. J’étais professeur à l’université et directrice d’un laboratoire de recherche au Maroc, mais déjà soucieuse de conserver une ouverture à l’international. A ma plus grande surprise, j’ai été retenue un an après avoir candidaté. Ce poste a été une vraie opportunité, qui m’a permis d’évoluer dans le domaine de la science et la technologie mais aussi un défi professionnel, puisque j’ai dû beaucoup apprendre en dehors de mon domaine d’origine.
Sur le plan personnel, venir à Vienne avec mes enfants et mon mari a également constitué un défi, mais je tenais à ce que ma famille m’accompagne. Étant originaire d’un pays arabo-musulman, j’ai particulièrement apprécié que mon mari me suive et partage son temps entre Vienne et le Maroc. Jusqu’à la préadolescence de mes enfants, je suis parvenue à gérer ses retours au Maroc et mon travail, mais j’ai dû ensuite faire un choix pour raison familiale. Je suis repartie pendant quatre ans au Maroc. J’ai pris un poste à l’Académie des sciences et techniques du Maroc, où je me suis pleinement épanouie dans les missions de gestion, de stratégie. Je n’ai jamais regretté cette décision mais j’ai conscience que toutes les femmes n’ont pas la chance de retrouver un travail aussi intéressant lorsqu’elles prennent ce type de décision. Mes enfants ont réintégré leur culture, leur famille, ont pu retrouver leur famille. Quand les enfants ont eu le bac, j’ai de nouveau candidaté à l’Agence, qui m’a donné une nouvelle chance. Je suis devenue chef de section en charge du programme de la nutrition et santé environnement.
Pour les femmes, le plus important est de savoir trouver un équilibre. Si l’on donne tout à sa carrière ou à sa famille, cela ne va pas. Il faut trouver un juste milieu. Le soutien de la famille est également très important. J’ai aussi eu beaucoup de chance : d’abord de travailler dans un domaine, scientifique et technique, où le mérite joue un rôle essentiel ; ensuite de bénéficier de la politique de l’Agence en matière de promotion des femmes.

2. Comment favoriser l’accession des femmes à des postes de responsabilité ? Qu’avez-vous mis en place pour y parvenir au sein de votre organisation ?

Pour favoriser l’accès des femmes aux positions de responsabilité, il est très important de leur donner l’opportunité d’avoir accès à l’information, et les encourager à candidater pour ce genre de postes. Aujourd’hui, si une femme est d’un très bon niveau technique, elle peut être recrutée sans difficulté. Cependant, comme l’Agence est une organisation technique et scientifique, il n’est pas toujours facile pour les recruteurs de trouver des profils féminins de très haut niveau pour y occuper des positions de responsabilité.
C’est la raison pour laquelle les stratégies de long terme mises en place au sein de l’Agence pour promouvoir les femmes dans ces domaines sont essentielles pour parvenir à un nombre égal de femmes et d’hommes aux postes de responsabilité. Par exemple, il existe de nombreuses stratégies d’outreach, de sensibilisation et d’information pour promouvoir les femmes dans les carrières scientifiques. Mes collègues en charge des ressources humaines se déplacent dans les pays pour promouvoir le travail de l’Agence et informer les femmes, afin qu’elles candidatent en plus grand nombre. Il existe également de nombreux programmes de coopération technique pour que les jeunes s’engagent dans le nucléaire. Cette responsabilité ne peut toutefois pas être portée par l’Agence seulement : les Etats Membres doivent également promouvoir les femmes, et les former pour qu’elles parviennent à un niveau technique suffisant pour pouvoir être recrutées.

Des changements de mentalités seront également indispensables pour que les femmes accèdent dans les mêmes conditions que les hommes aux positions de responsabilité. Alors que les jeunes (garçons et filles confondus) choisissent rarement de s’engager dans des études de sciences physiques et nucléaires, c’est encore moins le cas pour les filles. Il faut, dès le plus jeune âge, mettre en place des stratégies pour encourager les filles à suivre une formation scientifique ambitieuse, tout en tenant compte des difficultés des femmes qui doivent élever une famille. Personnellement, quand j’ai dit à ma mère que je voulais aller à l’université, elle m’a conseillé de devenir infirmière ou maîtresse d’école, mais pas médecin, parce qu’elle savait que je voulais des enfants et que ce serait un long parcours. Aujourd’hui, les choses tendent à évoluer : même dans les milieux agricoles lointains, des mères qui n’ont pas été à l’école encouragent leurs enfants, y compris les filles, à suivre une formation.

3. Quels sont les enjeux de la conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle au sein de votre organisation ? Comment peut-on favoriser un meilleur équilibre sur ce point ?

Je pense qu’il est très important de ne pas négliger l’un ou l’autre. Malheureusement, la vie familiale pèse toujours sur la femme, alors que la vie professionnelle est conçue comme facultative, comme un bonus qu’il lui revient ou non de choisir. Pour la femme c’est là le défi principal. Cela continuera à l’être si l’entourage social (et non seulement familial) des femmes ne change pas.
Plusieurs évolutions sont envisageables, comme la possibilité de télétravailler, ou la flexibilité du temps de travail, qui sont des politiques mises en place par l’Agence aujourd’hui. L’octroi de congés de maternité ou de paternité peut aussi permettre un meilleur équilibre entre vie personnelle et professionnelle. Aujourd’hui, on devrait faire plus pour que les femmes se sentent moins seule face au double ou triple emploi qui leur incombe, et qui a un effet particulièrement délétère sur leur moral et leur santé. Il faut mettre en place un environnement de travail où les femmes et les mères puissent pleinement s’épanouir, et n’arrêtent pas de travailler alors que les pères, eux, continuent.
Les femmes ont aussi un rôle à jouer : elles ne doivent pas décider de mettre un terme à leur carrière pour leur famille, mais chercher à atteindre un juste milieu. Comme femme, quand je parle aux femmes, je les encourage à se considérer comme partie de la société et de son développement et pas seulement comme mère de famille. Il y a une dimension innée chez la femme qui la conduit à se préoccuper de ses enfants et à vouloir être la responsable de la famille. Les femmes ont une responsabilité, non seulement en tant que mère, mais aussi comme membre d’une société dont elles doivent contribuer au développement. Il faut rejeter le « statut de victime », mais être consciente de ses responsabilités, et pleinement les accepter, quel que soit le coût. J’ai moi-même une famille, des responsabilités de parent, mais je n’ai jamais abandonné mon rôle de scientifique. A l’inverse, même si je suis passionnée, j’ai toujours trouvé le moyen de revenir quand c’était nécessaire, pour mes fils et ma famille.

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4. Comment voyez-vous l’évolution de la place des femmes dans vos domaines techniques ?

Dans le domaine des applications nucléaires, et en particulier dans le secteur de la santé, il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes. En revanche, dès que l’on touche à des domaines qui nécessitent des compétences en physique, en chimie, il y a plus d’hommes : ainsi, dans le secteur de l’énergie, il y a plus d’hommes, tout comme dans celui des garanties (ce qui s’explique aussi par la fréquence des déplacements et la nécessité de rester longtemps dans le pays). De façon générale, plus on va vers les sciences exactes et pures, moins on a de femmes. Dans tous ces domaines encore dominés par les hommes, il faudrait encourager les femmes à acquérir des compétences en sciences dures.

5. Si vous aviez une suggestion à faire pour améliorer la place des femmes dans les organisations internationales, quelle serait-elle ?

Vu de l’extérieur, les organisations internationales sont souvent jugées inaccessibles. Il faudrait davantage d’information dans les universités, les écoles, et montrer aux élèves et aux étudiants quelles perspectives les organisations internationales peuvent offrir.
L’OMS, l’UNICEF ou la FAO sont des organisations que tout le monde connaît, mais l’AIEA n’est pas connue et les gens ne savent pas comment candidater. Il faut davantage expliquer le rôle du nucléaire, et de l’Agence, d’autant qu’il est très noble, puisqu’il s’agit de promouvoir la science, la technologie et l’innovation pour le bien-être et la paix. Il faut faire passer des messages clairs, susceptibles d’attirer les femmes (rôle de l’Agence pour le bien-être, le monde rural, l’accès à l’eau potable, la protection de l’environnement). L’AIEA, les ressources humaines et le management vont déjà vers les pays pour réaliser ce travail, mais les Etats membres doivent prendre le relais, et faire, dès l’école, la promotion des organisations internationales. Le travail avec les gouvernements est particulièrement nécessaire, à travers l’organisation de stages, de visites pour les jeunes, de conférences spécifiques, de concours de présentation, par exemple.
La mise en place de réseaux de coaching pour les femmes peut aussi être utile. Les réseaux des femmes dans le nucléaire (« Women in nuclear ») ou des jeunes dans le nucléaire (Youth in Nuclear) sont excellents, et mettent en place beaucoup d’activités qu’il faut encourager.

6. L’ONU a lancé l’initiative « gender champions », dont les représentants se sont engagés à ne pas participer à des panels exclusivement masculins. Vous est-il arrivé de refuser d’assister à un panel composé exclusivement d’hommes, ou d’être la seule femme parmi un panel ?

Le directeur général de l’Agence est « gender champion ». Personnellement, je n’ai jamais refusé d’assister à un évènement sans femme, mais quand je suis la seule femme, je fais la remarque et je précise que le fait d’être la seule femme ne veut pas dire que je suis la seule experte, il pourrait y en avoir d’autres. Le boycott peut aussi être une solution. De manière générale, quand j’organise un panel, je veille à assurer l’égalité entre hommes et femmes. Au niveau de l’Agence, l’égale représentation des hommes et des femmes est un engagement particulièrement important du plus haut niveau de la hiérarchie. Dans certains panels, sur des sujets trop spécifiques, on ne trouve pas de femmes. On le justifie alors explicitement en disant qu’il faudrait à l’avenir former des femmes dans ce domaine.

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Dernière modification : 04/07/2019

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